
Où commence réellement un changement réussi ?
Comprendre comment nous qualifions certains aspects de nous-mĂŞmes de « positifs » ou de « nĂ©gatifs » est une compĂ©tence fondamentale pour le dĂ©veloppement…

Nous vivons Ă une Ă©poque oĂą il semble Ă la fois essentiel et dangereux d’exprimer nos valeurs. Les systèmes qui nous entourent (organisations, communautĂ©s, gouvernements) rĂ©agissent rapidement. Exprimer nos convictions peut nous apporter reconnaissance, solidaritĂ© ou changement. Mais cela peut aussi entraĂ®ner rejet, rĂ©actions nĂ©gatives ou perte. En mĂŞme temps, le silence est aussi Ă©loquent.
Le silence peut être perçu comme de la complicité. Il peut également être synonyme de sagesse, de stratégie ou de souci de la capacité du système à supporter ce qui est dit.
Cette polaritĂ© entre la parole et le silence est prĂ©sente dans notre champ collectif. Comme toutes les polaritĂ©s, elle nous demande de reconnaĂ®tre la sagesse des deux pĂ´les. S’exprimer peut libĂ©rer et inspirer. Le silence peut ancrer et protĂ©ger.
Le dĂ©fi le plus profond n’est pas de choisir l’un ou l’autre de manière absolue, mais d’apprendre Ă faire preuve de discernement. Quel est le bon moment pour parler, et quand est-il plus sage d’attendre ?
Selon Ronald Heifetz, spĂ©cialiste du leadership, exercer le leadership est dangereux. Cela signifie souvent de devoir demander aux systèmes d’affronter une rĂ©alitĂ© plus dure qu’ils ne sont prĂŞts Ă supporter. S’exprimer avec trop de force ou trop tĂ´t peut ĂŞtre accablant. Cela dĂ©clenche une rĂ©action de dĂ©fense et de rĂ©sistance plutĂ´t qu’une transformation.
Pourtant, l’histoire regorge de voix qui ne pouvaient rester silencieuses. Václav Havel dĂ©crivait la dissidence comme « vivre dans la vĂ©ritĂ© », un refus de se complaire dans le mensonge en gardant le silence. Dietrich Bonhoeffer Ă©crivait que « le silence face au mal est lui-mĂŞme un mal. Ne pas parler, c’est parler ». Pour ces penseurs, se taire revient Ă trahir son intĂ©gritĂ©.
Le silence n’est pas neutre.
Dans les systèmes, le silence a toujours un sens. Il peut signifier l’accord, le dĂ©sengagement, l’autoprotection ou l’Ă©coute profonde. Le dĂ©fi rĂ©side dans le fait que le système interprète le silence, que cette interprĂ©tation corresponde ou non Ă l’intention.
Le philosophe Parker Palmer affirme que « l’intĂ©gritĂ© consiste Ă ne plus vivre divisĂ© ». Pour certains, cela signifie dire immĂ©diatement la vĂ©ritĂ©, quel qu’en soit le prix. Pour d’autres, cela signifie aligner ses valeurs sur ses actions au fil du temps, en attendant le moment oĂą l’expression aura le plus d’impact.
Le silence peut ĂŞtre une forme de prĂ©sence plutĂ´t que d’absence. Dans la thĂ©orie U d’Otto Scharmer (2009), la « prĂ©sence » est la pratique d’une Ă©coute si profonde que de nouveaux futurs peuvent Ă©merger. Le silence devient un espace gĂ©nĂ©ratif, oĂą la sagesse s’accumule avant d’ĂŞtre exprimĂ©e.
« Lorsque vous faites une pause, permettez-vous de ressentir ce qui n’est pas encore prĂŞt Ă ĂŞtre dit. »
David Whyte
Tout au long de l’histoire, les cultures ont honorĂ© le silence comme un acte intentionnel. Dans la psychologie bouddhiste, le silence cultive la pleine conscience et rĂ©duit la rĂ©activitĂ©. Dans la pensĂ©e grecque, kairos signifiait le moment opportun : non seulement dire la bonne chose, mais la dire au bon moment. Ces perspectives nous rappellent que le silence n’est pas nĂ©cessairement une forme d’Ă©vitement. Il peut aussi ĂŞtre une forme de discernement.
Dans les systèmes complexes, l’expression se situe rarement aux extrĂŞmes du silence ou de la parole. Elle Ă©volue selon un continuum, nous invitant Ă explorer les nombreuses façons dont les valeurs peuvent s’exprimer Ă travers la voix. Trop souvent, le choix est prĂ©sentĂ© comme binaire : parler maintenant ou rester silencieux. Mais l’intelligence des systèmes suggère qu’il existe de nombreuses voies entre le silence et la dĂ©claration.
Et si nous Ă©largissions notre cadre pour voir tout un Ă©ventail de façons de vivre et d’exprimer nos valeurs ?
Incarnation
Parfois, la manière la plus puissante d’exprimer des valeurs est de les vivre. Gandhi a dit cette phrase cĂ©lèbre : « Ma vie est mon message. » Une cohĂ©rence tranquille dans le comportement — Ă©quitĂ©, gĂ©nĂ©rositĂ©, justice — communique avec force sans mots.
Cadrage
Les valeurs ne doivent pas toujours ĂŞtre exprimĂ©es par des arguments. Les histoires, les mĂ©taphores et l’art communiquent souvent ce que la confrontation directe ne peut pas exprimer. L’auteure et Ă©ducatrice Bell Hooks a dĂ©crit l’enseignement comme un acte de libertĂ©, montrant comment offrir une perspective diffĂ©rente peut changer la culture sans confrontation directe.
Dialogue
Au lieu de déclarer, nous pouvons inviter au dialogue. Le physicien et philosophe David Bohm a décrit le dialogue comme « un flux de sens qui circule entre nous et à travers nous ». Poser des questions, partager des expériences et co-créer du sens peut faire ressortir les valeurs de manière plus sûre que les déclarations.
Unité
Lorsque les valeurs sont exprimĂ©es collectivement, le risque est partagĂ© et l’impact amplifiĂ©. Les travaux de Charles Tilly sur les mouvements sociaux montrent que la voix collective crĂ©e souvent un changement lĂ oĂą la protestation individuelle ne le peut pas. Dans les organisations, s’exprimer ensemble en tant qu’Ă©quipe peut changer les normes plus efficacement qu’une dissidence isolĂ©e.
Timing stratégique
Le leadership exige souvent de la patience. Heifetz dĂ©crit une « zone de dĂ©sĂ©quilibre productif ». Dans cet espace, les systèmes peuvent gĂ©rer juste assez de perturbations pour se dĂ©velopper, mais pas trop pour ne pas s’effondrer. Attendre que les conditions soient plus favorables ou que les alliĂ©s soient plus forts peut faire la diffĂ©rence entre ĂŞtre entendu ou ne pas ĂŞtre entendu.
Parfois, les valeurs exigent de s’exprimer, mĂŞme Ă un coĂ»t Ă©levĂ©. Des leaders tels que Havel, Bonhoeffer et Mandela se sont exprimĂ©s dans des environnements hostiles, choisissant la vĂ©ritĂ© plutĂ´t que la sĂ©curitĂ©. Ces moments comportent des risques, mais ils peuvent catalyser la transformation de systèmes entiers.
Pratiquer le discernement dans les systèmes
Pour les coachs et les leaders, la polaritĂ© entre le silence et la prise de parole n’est pas seulement individuelle, elle est relationnelle et systĂ©mique. Des contextes diffĂ©rents nĂ©cessitent des approches diffĂ©rentes.
Couples et partenariats
Équipes
Organisations et systèmes plus larges
En considĂ©rant le silence et la voix comme des ressources pour le système, plutĂ´t que comme des menaces ou des Ă©checs, les praticiens peuvent aider les relations, les Ă©quipes et les organisations Ă trouver le rythme d’expression adaptĂ© Ă leur contexte.
Explorer l’Ă©ventail des expressions possibles – de l’incarnation au dialogue en passant par la prise de position publique – invite les dirigeants et les praticiens Ă se poser une question diffĂ©rente. PlutĂ´t que de vous demander s’il vaut mieux parler ou rester silencieux, rĂ©flĂ©chissez Ă l’option qui servira le mieux le système Ă l’heure actuelle.
Nous supposons souvent que le leadership et l’authenticitĂ© signifient parler avec audace. Mais le silence a aussi quelque chose Ă nous apprendre. Le silence permet d’Ă©couter, d’attendre le bon moment et de laisser les autres s’exprimer. Parler peut prendre de nombreuses formes.
Le dĂ©fi n’est pas de nous limiter en dĂ©cidant que le silence ou la parole est prĂ©fĂ©rable. Il s’agit de faire preuve de discernement, Ă chaque instant, sur ce qui servira Ă la fois notre intĂ©gritĂ© et le système.
Demandez-vous ce que ce moment exige. Un murmure ? Une pause ? Une histoire ? Ou un cri ?
Auteur : Michael Holton, PDG de CRR Global
Traduction : L’équipe ORSC France
Si vous êtes curieux·euse apprenez en plus sur ORSC et son approche lors de notre prochaine session d’information 👇

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