
Quand le silence parle 🤫
Comprendre comment nous qualifions certains aspects de nous-mêmes de « positifs » ou de « négatifs » est une compétence fondamentale pour le développement…

Nous vivons à une époque où il semble à la fois essentiel et dangereux d’exprimer nos valeurs. Les systèmes qui nous entourent (organisations, communautés, gouvernements) réagissent rapidement. Exprimer nos convictions peut nous apporter reconnaissance, solidarité ou changement. Mais cela peut aussi entraîner rejet, réactions négatives ou perte. En même temps, le silence est aussi éloquent.
Le silence peut être perçu comme de la complicité. Il peut également être synonyme de sagesse, de stratégie ou de souci de la capacité du système à supporter ce qui est dit.
Cette polarité entre la parole et le silence est présente dans notre champ collectif. Comme toutes les polarités, elle nous demande de reconnaître la sagesse des deux pôles. S’exprimer peut libérer et inspirer. Le silence peut ancrer et protéger.
Le défi le plus profond n’est pas de choisir l’un ou l’autre de manière absolue, mais d’apprendre à faire preuve de discernement. Quel est le bon moment pour parler, et quand est-il plus sage d’attendre ?
Selon Ronald Heifetz, spécialiste du leadership, exercer le leadership est dangereux. Cela signifie souvent de devoir demander aux systèmes d’affronter une réalité plus dure qu’ils ne sont prêts à supporter. S’exprimer avec trop de force ou trop tôt peut être accablant. Cela déclenche une réaction de défense et de résistance plutôt qu’une transformation.
Pourtant, l’histoire regorge de voix qui ne pouvaient rester silencieuses. Václav Havel décrivait la dissidence comme « vivre dans la vérité », un refus de se complaire dans le mensonge en gardant le silence. Dietrich Bonhoeffer écrivait que « le silence face au mal est lui-même un mal. Ne pas parler, c’est parler ». Pour ces penseurs, se taire revient à trahir son intégrité.
Le silence n’est pas neutre.
Dans les systèmes, le silence a toujours un sens. Il peut signifier l’accord, le désengagement, l’autoprotection ou l’écoute profonde. Le défi réside dans le fait que le système interprète le silence, que cette interprétation corresponde ou non à l’intention.
Le philosophe Parker Palmer affirme que « l’intégrité consiste à ne plus vivre divisé ». Pour certains, cela signifie dire immédiatement la vérité, quel qu’en soit le prix. Pour d’autres, cela signifie aligner ses valeurs sur ses actions au fil du temps, en attendant le moment où l’expression aura le plus d’impact.
Le silence peut être une forme de présence plutôt que d’absence. Dans la théorie U d’Otto Scharmer (2009), la « présence » est la pratique d’une écoute si profonde que de nouveaux futurs peuvent émerger. Le silence devient un espace génératif, où la sagesse s’accumule avant d’être exprimée.
« Lorsque vous faites une pause, permettez-vous de ressentir ce qui n’est pas encore prêt à être dit. »
David Whyte
Tout au long de l’histoire, les cultures ont honoré le silence comme un acte intentionnel. Dans la psychologie bouddhiste, le silence cultive la pleine conscience et réduit la réactivité. Dans la pensée grecque, kairos signifiait le moment opportun : non seulement dire la bonne chose, mais la dire au bon moment. Ces perspectives nous rappellent que le silence n’est pas nécessairement une forme d’évitement. Il peut aussi être une forme de discernement.
Dans les systèmes complexes, l’expression se situe rarement aux extrêmes du silence ou de la parole. Elle évolue selon un continuum, nous invitant à explorer les nombreuses façons dont les valeurs peuvent s’exprimer à travers la voix. Trop souvent, le choix est présenté comme binaire : parler maintenant ou rester silencieux. Mais l’intelligence des systèmes suggère qu’il existe de nombreuses voies entre le silence et la déclaration.
Et si nous élargissions notre cadre pour voir tout un éventail de façons de vivre et d’exprimer nos valeurs ?
Incarnation
Parfois, la manière la plus puissante d’exprimer des valeurs est de les vivre. Gandhi a dit cette phrase célèbre : « Ma vie est mon message. » Une cohérence tranquille dans le comportement — équité, générosité, justice — communique avec force sans mots.
Cadrage
Les valeurs ne doivent pas toujours être exprimées par des arguments. Les histoires, les métaphores et l’art communiquent souvent ce que la confrontation directe ne peut pas exprimer. L’auteure et éducatrice Bell Hooks a décrit l’enseignement comme un acte de liberté, montrant comment offrir une perspective différente peut changer la culture sans confrontation directe.
Dialogue
Au lieu de déclarer, nous pouvons inviter au dialogue. Le physicien et philosophe David Bohm a décrit le dialogue comme « un flux de sens qui circule entre nous et à travers nous ». Poser des questions, partager des expériences et co-créer du sens peut faire ressortir les valeurs de manière plus sûre que les déclarations.
Unité
Lorsque les valeurs sont exprimées collectivement, le risque est partagé et l’impact amplifié. Les travaux de Charles Tilly sur les mouvements sociaux montrent que la voix collective crée souvent un changement là où la protestation individuelle ne le peut pas. Dans les organisations, s’exprimer ensemble en tant qu’équipe peut changer les normes plus efficacement qu’une dissidence isolée.
Timing stratégique
Le leadership exige souvent de la patience. Heifetz décrit une « zone de déséquilibre productif ». Dans cet espace, les systèmes peuvent gérer juste assez de perturbations pour se développer, mais pas trop pour ne pas s’effondrer. Attendre que les conditions soient plus favorables ou que les alliés soient plus forts peut faire la différence entre être entendu ou ne pas être entendu.
Parfois, les valeurs exigent de s’exprimer, même à un coût élevé. Des leaders tels que Havel, Bonhoeffer et Mandela se sont exprimés dans des environnements hostiles, choisissant la vérité plutôt que la sécurité. Ces moments comportent des risques, mais ils peuvent catalyser la transformation de systèmes entiers.
Pratiquer le discernement dans les systèmes
Pour les coachs et les leaders, la polarité entre le silence et la prise de parole n’est pas seulement individuelle, elle est relationnelle et systémique. Des contextes différents nécessitent des approches différentes.
Couples et partenariats
Équipes
Organisations et systèmes plus larges
En considérant le silence et la voix comme des ressources pour le système, plutôt que comme des menaces ou des échecs, les praticiens peuvent aider les relations, les équipes et les organisations à trouver le rythme d’expression adapté à leur contexte.
Explorer l’éventail des expressions possibles – de l’incarnation au dialogue en passant par la prise de position publique – invite les dirigeants et les praticiens à se poser une question différente. Plutôt que de vous demander s’il vaut mieux parler ou rester silencieux, réfléchissez à l’option qui servira le mieux le système à l’heure actuelle.
Nous supposons souvent que le leadership et l’authenticité signifient parler avec audace. Mais le silence a aussi quelque chose à nous apprendre. Le silence permet d’écouter, d’attendre le bon moment et de laisser les autres s’exprimer. Parler peut prendre de nombreuses formes.
Le défi n’est pas de nous limiter en décidant que le silence ou la parole est préférable. Il s’agit de faire preuve de discernement, à chaque instant, sur ce qui servira à la fois notre intégrité et le système.
Demandez-vous ce que ce moment exige. Un murmure ? Une pause ? Une histoire ? Ou un cri ?
Auteur : Michael Holton, PDG de CRR Global
Traduction : L’équipe ORSC France
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